jeudi 3 août 2017

LES VEUVES DU JEUDI de Claudia PINEIRO

LIVRE

Claudia PINEIRO est une romancière argentine.Ce livre a été récompensé par le prix Clarin 2005.
Dans un milieu protégé et assez fermé,vivent plusieurs couples de bourgeois.Vie agréable,sportive (tennis,piscine,golf..) agrémentée de soirées parfois bien arrosées.Notamment,le Jeudi,jour où les femmes sont exclues et qu'elles ont surnommé avec humour "Le Jeudi des veuves".
Sauf que derrière la façade,la belle apparence,une toute autre dynamique se joue.
Des rivalités entre hommes,des tensions dans le couple,des enfants qui se déstructurent,un emploi perdu ...tout cela laisse deviner au lecteur une issue tragique.Celle-ci nous est d'ailleurs relatée dès les premières pages du livre:trois des maris sont retrouvés morts au fond de la piscine.Meurtre?accident?suicide collectif?...différentes hypothèses sont possibles.Et surtout pourquoi le quatrième mari a-t-il quitté la soirée plus tôt?
La réponse à ces questions est loin d'être celle qu'on imaginait et c'est là tout l'art de mener une intrigue vers là où l'on ne s'y attend pas.
Roman assez captivant donc,bien que j'ai eu quelque difficulté à apparier les couples,les bons prénoms des femmes avec ceux des époux.C'est dû à une présentation très morcelée des personnages.
Un nouveau roman de cette romancière vient de paraître et je me réjouis de le découvrir.
"Une chance minuscule",toujours chez Actes Sud.
 
 

mercredi 2 août 2017

PRÉCIS DE DÉCOMPOSITION de E.M.CIORAN

LIVRE
  
 E.M. CIORAN est un écrivain roumain venu étudier la philosophie en France,en 1937.
Le précis de décomposition est son premier ouvrage écrit en français.D'abord admirateur de Bergson,il fut ensuite fasciné par Nietzsche.
Dès les premières pages de cet essai,on est pris par la précision de la langue au service d'une pensée si percutante.Chaque phrase est un bijou de style et nécessite d'être lue et relue,reconsidérée et méditée.J'en citerai quelques-unes.
Le livre se présente sous la forme de courts chapitres (2,3 pages) où se développe une pensée originale,mélange de pessimisme lucide ou de réalisme assumé.
Des thèmes bien philosophiques comme le passage du temps,la solitude,l'ennui,la déchéance des civilisations,les larmes,le non-suicide,les ravages du fanatisme et des religions sont passés en revue.Et c'est sans appel.C'est féroce,ça dérange,ça déménage,ça dit magnifiquement des vérités que nous n'oserions même pas formuler.
C'est fort,c'est virulent,sans jamais être désespéré,car cette pensée n'est pas nihiliste.
Ce livre est un voyage qui nous sort de notre confort,de notre conformisme aussi,de nos certitudes.Elles sont mises à l'épreuve et invitent à repenser notre condition humaine.
N'est-ce pas là l'essentiel pour une oeuvre philosophique?

Quelques extraits:

L'homme est l'être délirant par excellence, en proie à la croyance que quelque chose existe.

Dans tout homme sommeille un prophète, et quand il s'éveille il y a un peu plus de mal dans le monde... La folie de prêcher est si ancrée en nous qu'elle émerge de profondeurs inconnues à l'instinct de conservation. Chacun attend son moment pour proposer quelque chose: n'importe quoi. Il a une voix; cela suffit. Nous payons cher de n'être ni sourds ni muets.

Toute idée devrait être neutre ; mais l'homme l'anime, y projette ses flammes et ses démences : le passage de la logique à l'épilepsie est consommée... Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. Point d'intolérance ou de prosélytisme qui ne révèle le fond bestial de l'enthousiasme. Ce qu'il faut détruire dans l'homme, c'est sa propension à croire, son appétit de puissance, sa faculté monstrueuse d'espérer, sa hantise d'un dieu.


 L'injustice gouverne l'univers. Tout ce qui s'y construit, tout ce qui s'y défait porte l'empreinte d'une fragilité immonde, comme si la matière était le fruit d'un scandale au sein du néant. Chaque être se nourrit de l'agonie d'un autre être; les instants se précipitent comme des vampires sur l'anémie du temps; - le monde est un réceptacle de sanglots... Dans cet abattoir, se croiser les bras ou sortir l'épée sont des gestes également vains. Aucun déchaînement superbe ne saurait secouer l'espace ni ennoblir les âmes.

L'obsession de l'ailleurs,c'est l'impossibilité de l'instant et cette impossibilité est la nostalgie même.p49.

Si par hasard ou par miracle,les mots s'envolaient,nous serions plongés dans une angoisse et une hébétude intolérables.Ce mutisme subit nous exposerait au plus cruel supplice.C'est l'usage du concept qui nous rend maîtres de nos frayeurs.
Nous disons LA MORT ... et cette abstraction nous dispense d'en ressentir l'infini et l'horreur.p173. 

La seule fonction de l'amour est de nous aider à endurer les après-midi dominicales,cruelles et incommensurables,qui nous blessent pour le reste de la semaine -- et pour l'éternité.!!! p38.

L'homme recommence chaque jour,malgré tout ce qu'il sait,contre tout ce qu'il sait.p67.
 

vendredi 28 juillet 2017

DUNKERQUE de Christopher NOLAN


FILM 
La plupart des films de guerre se caractérisent par une linéarité,une continuité,une unité dans la description des faits,alors qu'ici,c'est l'éclatement,la dispersion,la multiplicité des destins qui se croisent et s'interfèrent.
L'action fragmentée empêche le spectateur de s'installer dans une seule dynamique,il est en totale immersion.
On vole avec l'aviateur de la RAF,on nage avec les rescapés du destroyer bombardé pour couler avec certains...,on court aussi sur la plage avec un brancard.
Le ciel,la mer et la terre sont les protagonistes de ce drame.
D'où peut venir le salut pour ces milliers de soldats anglais coincés sur la plage de Dunkerque? du ciel ou de la mer?
Surtout de la fraternité,de la solidarité des leurs.
Peu de dialogues,peu de mots échangés dans ce film.
L'essentiel s'accomplit dans le silence et se joue dans les regards.
Une incroyable bande-son porte l'émotion à son paroxysme.

A VOIR *** sur grand écran.

 




lundi 24 juillet 2017

LA CHAIR de Rosa MONTERO

LIVRE

C'est l'heure du bilan pour Soledad,la soixantaine,mais elle se moque des ravages du temps,elle veut rester attirante,désirable,elle veut vérifier son pouvoir de séduction quitte à s'attacher les services d'un jeune escort boy.
On l'aura compris,les thèmes de la peur de vieillir,du passage du temps traversent ce roman.Ils sont traités avec un humour réjouissant,une grande lucidité aussi.
Soledad va vivre une expérience pleine de surprises,bonnes et moins bonnes,dont elle sortira transformée,voire apaisée.Sa quête de reconnaissance,sa soif de sensualité seront comme transcendées par une générosité dont elle-même ne se doutait pas être capable.
Le  travail de Soledad consiste à organiser des expositions autour de thèmes littéraires et comme elle a choisi de s'intéresser à des "écrivains maudits",le lecteur bénéficie de commentaires inédits sur tel ou tel écrivain et notamment sur la figure d'Aschenbach,héros de Thomas Mann dans "Mort à Venise"

Il y a dans ce roman, une force,une vitalité,un désir de vivre si intense.
C'est un enchantement.

Quelques extraits ,notamment le premier paragraphe qui annonce la couleur:

"La vie est un petit espace de lumière entre deux nostalgies : celle de ce que vous n'avez pas encore vécu et celle de ce que vous n'allez plus pouvoir vivre.Et l'instant précis de l'action est si confus,si fuyant et si éphémère que vous le gaspillez à regarder autour de vous avec hébétude..."p1.

"Et si elle n'avait jamais plus d'amant ? Les gens ne savaient pratiquement jamais quand c'était la dernière fois qu'ils faisaient quelque chose d'important pour eux. La dernière fois que vous gravissez une montagne. La dernière fois que vous skiez. La dernière fois que vous avez un rapport sexuel. Car ce corps mutant qui tout à coup se plissait, se ramollissait, se crevassait, s'affaissait et se déformait, ce corps perfide, enfin, ne se contentait pas de vous humilier : il commettait de surcroît la grossièreté suprême de vous tuer..."p25.

"Elle détestait qu'on lui pose cette question, car lorsqu'elle répondait non, ce non tellement irréversible à son âge, ce non qui signifiait non seulement qu'elle n'avait pas d'enfants, mais aussi qu'elle n'aurait pas non plus de petits-enfants; ce non qui l'étiquetait comme une femme non mère et qui la rejetait sur la plage des infortunés, comme le sale rebut d'une tempête marine, car les préjugés sociaux étaient indéboulonnables sur ce point et que toute femelle sans enfants continuait d'être perçue comme une bizarrerie, une tragédie, une femme incomplète, une personne à moitié..."p85.

 

mercredi 19 juillet 2017

TOT ALTIJD ("A tout jamais") de Nik BALTHAZAR

FILM

La VRT,télévision belge flamande a récemment programmé ce film de 2012 qui relaie l'histoire vraie de Mario Verstraete,le premier à avoir fait le choix de sa mort suite à la loi sur  l'euthanasie votée en Belgique,en 2002.                                                                             
Film émouvant bien sûr qui ne tombe jamais dans le mélo ni dans la thèse moralisatrice.
Film sobre qui se permet des moments légers,drôles où Mario rit de lui-même,de ses propres limites.La détresse de ceux qu'il laissera derrière lui,ses parents,son fils,son épouse ,ses amis intimes... est palpable,mais transcendée par une tendresse absolue,un respect pour une décision personnelle si difficile à intégrer.
Certaines scènes m'ont marquée: celles où des questionnements essentiels s'échangent,celles où son jeune fils vient se blottir contre lui,celles du dernier pique-nique..., du dernier repas suivi en toute simplicité des adieux.  
La musique du film est juste superbe,car Mario aime la musique classique et la partage avec son fils,notamment "La danse des heures" extraite de l'opéra LA GIOCONDA de Ponchielli(1876).

lundi 17 juillet 2017

LE DIMANCHE DES MÈRES de Graham SWIFT

LIVRE
Une journée particulière,ce dimanche où les domestiques rendent visite à leur mère.
Sauf que Jane,jeune femme de chambre est orpheline et s'interroge sur son emploi du temps.
Finalement,elle répond à la proposition de son amant,Paul aristocrate et le rejoint chez lui.
Ce court,très (trop?) court roman se déroule dans une ambiance feutrée,tout en nuances.Grande beauté formelle,style ciselé:chaque mot minutieusement choisi concourt à la réussite de la phrase.
Passage remarquable,quand Jane,après le départ de son maître parcourt les lieux,observe les livres,saisit un tissu...tout ça est d'une totale légèreté et délicatesse.
Ceci dit,on reste à distance de cette histoire,aucune émotion n'est ressentie. 
L'impression d'avoir eu entre les mains un bijou,certes,mais dépourvu de densité,de vie.

Extraits:

"Elle pédala dur au début, puis se mit en roue libre et acquit de la vitesse. Elle entendait ronronner son vélo, elle sentait l'air gonfler ses cheveux, ses vêtements et, semblait-il, ses veines. Le sang chantait dans ses veines et elle en aurait fait autant si la force irrésistible de l'air ne l'avait pas empêchée d'ouvrir la bouche. Jamais elle ne saurait expliquer cette totale liberté, cette folle impression que tout était possible. Dans tout le pays, des bonnes, des cuisinières et des nounous avaient été "libérées" pour la journée, mais y en avait-il une qui fût aussi libre qu'elle ?"

 "Elle reconnut des titres d'ouvrages qu'elle avait lus. Elle n'était donc ici ni une parfaite étrangère, ni une intruse. En un sens, elle y était même à sa place."

 « Après quoi, il disparut. Pas d’au revoir. Pas même un petit baiser. Juste un dernier regard. Comme s’il l’aspirait, comme s’il la buvait jusqu’à la dernière goutte. Et imaginez ce qu’il venait de lui accorder : sa maison, oui, toute sa maison! Il la lui laissait. Elle était à elle, elle pouvait en faire ce qu’elle voulait, la mettre à sac si tel était son bon plaisir. Toute à elle. Et que pouvait faire de son temps une bonne en congé en ce dimanche des mères, alors qu’elle n’avait pas de famille dans laquelle se rendre? »

LES FILLES AU LION de Jessie Burton

LIVRE

 "MINIATURISTE" publié en 2015 avait charmé plus d'un lecteur.L'intrigue se passait au 17ème siècle à Amsterdam et tournait autour d'une mystérieuse maison en miniature,cadeau d'un mari à sa femme.
Cette fois,on voyage entre deux lieux et deux époques:1936 à Malaga et 1967 à Londres.
Et c'est un tableau qui est au centre du mystère:Rufina et le lion.
Qui l'a peint?dans quelles circonstances la mère du héros en a-t-elle hérité? Et surtout pourquoi tant d'intérêt suscité auprès des marchands d'art?Serait-ce le chef-d'oeuvre du siècle?
Construction assez complexe du récit avec allers-retours entre un village du Sud de l'Espagne dans les années 1936 et le Londres de 1967.Les chapitres se chevauchent,se complètent,finissant par révéler au lecteur le fin mot de l'histoire.
Ce roman-ci est sans doute moins original que le premier,il n'en présente pas moins de réelles qualités:joli portrait de femmes dont l'une de couleur noire est originaire de Trinitad,sens des détails,des descriptions et bien sûr l'habileté de l'intrigue.
Les références artistiques sont une plus-value du récit.Les tableaux de Goya et de Velasquez consacrés à l'histoire de Sainte Rufine et sa soeur,Sainte Juste donnent envie d'en savoir plus sur le sujet.Voici ces 2 tableaux.
GOYA
VELASQUEZ
                                                                                     

Citations du roman:

"On ne connaît pas forcément le sort qu'on mérite. Les moments qui changent une vie -une conversation avec un inconnu à bord d'un bateau, par exemple- doivent tout au hasard. Et pourtant, personne ne vous écrit une lettre, ou ne vous choisit comme ami, sans une bonne raison. C'est ça qu'elle m'a appris : vous devez être prêt à avoir de la chance. Vous devez avancer vos pions. 

 Olive se retourna vers le miroir. Les émeraudes ressemblaient à des feuilles vertes qui brillaient sur sa peau pâle et allaient en s'élargissant vers les clavicule. Des perles du Brésil, vertes comme l'océan, vertes comme la forêt qu'ils trouveraient dans le sud de l'Espagne, avait promis son père. Ce n'étaient pas des pierres précieuses, c'étaient des yeux qui lui faisaient signe dans la lumière des bougies, qui regardaient les filles qui se regardaient. 

Témoignage d'Odelle,l'héroïne noire du roman:
 
J'ai pensé à ma mère, à sa foi en l'Angleterre, un pays qu'elle ne verrait jamais, et j'ai pensé à mon père, recruté par la RAF, abattu au-dessus de l'Allemagne, dans une boule de feu. Quand j'avais quinze ans, le Premier ministre de Tobago avait déclaré que l'avenir des enfants de l'île se trouvait dans leur cartable. Ma mère, qui ne voulait surtout pas que je mène une existence semblable à la sienne, me poussait à me surpasser, mais à quoi bon puisque les terres, après l'indépendance, étaient vendues à des sociétés étrangères qui en réinvestissaient les profits dans leurs propres pays ? Qu'étions-nous censés faire, nous les jeunes, quand nous plongions la main au fond de nos cartables sans rien y trouver d'autre qu'une couture déchirée par le poids de nos livres ? Nous devions partir."